Vidéos en situations
Simon Lamunière
Pour l’instant, et parce qu’elle n’est qu’un médium et pas un genre, la vidéographie
en tant que telle n’a pas de forme définie. Ses champs d’application sont
très larges, et ne sont souvent délimités que par les travaux
eux-mêmes.Toutefois, on peut reconnaître un certain nombre de situations
dans ou par lesquelles elle se donne à voir, et l’enjeu principal de cette
Semaine Internationale de Vidéo sera de s’interroger sur les incidences que
ces situations ont sur la manière de percevoir chaque travail. En effet,
que ce soit sur moniteur ou grand écran, dans un centre d’art ou à
la télévision, en salle ou à domicile, comme bande ou comme
installation, les relations entre l’image et le spectateur varient considérablement.
En dressant une liste sommaire des types de lieux ou de structures qui présentent
actuellement des travaux vidéographiques, on remarque, outre leur quantité,
des différences significatives. Sans parler des intentions propres aux responsables
de chaque institution, entre la télévision, les chaînes culturelles,
les festivals, les musées, les diffusions en salle dans des centres culturels,
les vidéothèques, ou encore à domicile, apparaissent autant
de manières de concevoir les diffusions, de rassembler des programmes, de
les intégrer à l’ensemble des activités de ces lieux, d’offrir
un accès à ces travaux, ou encore de leur donner des statuts particuliers.
Chaque institution, en fonction de la mission qui est la sienne, a ses propres critères
de choix et de qualité. De par sa nature différente, chaque structure,
chaque programme donne, volontairement ou non, un statut à ces travaux. En
les présentant, une institution les cautionne, et se faisant, leur accorde
le statut conséquent à tout travail qui est présenté
par elle.
Si l’on prend le cas de la Série Live, une production de La Sept
(chaîne culturelle par excellence) où il a été proposé
à 14 artistes, réalisateurs et photographes de tourner chacun un
plan-séquence d’une heure, seuls 9 travaux ont finalement été
diffusés. Cinq plan-séquence n’ont donc pas été cautionnés.
Sans vouloir dire par là qu’il faille absolument tout montrer, les critères
inhérents à chaque institution restent prépondérants.
Ils déterminent ce qu’elle veut offrir, et à qui. Ce sera donc à
une autre institution, avec d’autres critères, pour que cette Série
Live soit vue dans son ensemble. Dans le cas présent, la volonté
de la présenter en tant que série deviendra alors le critère
dominant. En revanche, ce sera peut-être au détriment d’autres facteurs,
puisque le “lieu” pour lequel ces travaux ont été élaborés
était tout autre.
Dans d’autres cas, de tels transferts ne sont pas toujours possibles. Des bandes
sur plusieurs moniteurs, par exemple, ne sauraient trouver une place n’importe où,
et ne pourraient vraisemblablement apparaître que sous le label d’installation,
excluant par leur nature même tout passage à la télévision,
et rendant difficile leur présentation en salle ou en vidéothèque.
Ainsi, et de manière naturelle chaque type de structure donne à
voir, sous réserve de conditions particulières, chacune servant ou
contraignant à sa façon. A l’inverse on peut aussi observer que chaque
type de recherche peut potentiellement trouver un contexte dans lequel être
présenté, ou encore, comme cela a souvent été le cas,
qu’elle constitue le moteur même de l’évolution de ces contextes.
Dans ce sens, les caractéristiques propres à chaque institution forment
autant de circonstances, d’opportunités avec lesquels les oeuvres peuvent
interagir, s’intégrer ou émerger. Ces circonstances peuvent être
la confrontation à d’autres oeuvres, leur situation dans l’espace, ce qui
les suit ou les précède, à quelle distance se trouve le public
etc... Parfois ce sont des caractéristiques dont l’auteur tient compte,
parfois pas, mais en tout cas cela constitue un environnement qui conditionne fortement
l’appréciation du travail.
La pièce “Reverse télévision - portraits of viewers” de Bill
Viola est à ce titre exemplaire. Son projet initial, la diffusion pendant
un mois, chaque heure et de manière non annoncée (en interruption
de programmes), des portraits de spectateurs (personnes filmées chez elles,
regardant la caméra pendant une minute) a finalement été diffusé
à raison de 30 secondes, 5 à 6 fois par jour, entre les programmes,
pendant 2 semaines seulement. On voit bien que cette pièce, produite et
diffusée avec une certaine audace par WGBH à Boston, a tout de même
fait l’objet de réserves de la part de la chaîne, notamment par la
nécessité d’intégrer ces portraits dans la grille des programmes,
et en réduisant leur durée et leur quantité. Mais par ailleurs,
on remarque aussi combien les circonstances d’une telle diffusion sont liées
au projet, au sens même du travail. Le fait que des “viewers” chez eux soient
apparus chez d’autres “viewers” chez eux situe clairement ce travail. L’interdépendance
entre ce travail et le médium qui le diffuse, sa manière de s’immiscer
entre les programmes et chez les gens, fait que l’on peut parler d’une oeuvre in-situ.
Cette oeuvre ne peut pas exister sans les circonstances particulières de
sa présentation.
Bill Viola a toutefois réalisé une année plus tard “Reverse
télévision - portraits of viewers, Compilation tape”, bande vidéo
de 15 minutes qui rassemble, après une brève explication du projet
Reverse télévision, les portraits à raison de 15 secondes
chacun, séparés par des noirs. Sans contrainte particulière
prévue pour sa présentation, cette bande fait cette fois office de
rappel, de trace, tout en étant autonome. En général diffusée
en salle, à des personnes averties, parfois sur grand écran, elle
joue sur d’autres facteurs, notions, rapports. Tout en se référant
clairement au projet initial, et à son concept, cette notion s’estompe pour
faire place à une succession d’intérieurs, de personnes dans leur
intimité, qui sont là, calmement face à un groupe de spectateurs
dans un lieu public. Le travail devient ainsi plus visuel et moins conceptuel (malgré
l’explication préalable). L’effet de surprise, la violence interruptive
de la première réalisation qui plaçait soudainement en vis-à-vis
quelqu’un chez lui et quelqu’un chez soi, devient par la succession des portraits,
une observation sereine d’interieurs et de personnes dans le cas de Compilation
tape. La question n’est pas de dire si l’un est plus intéressant que
l’autre, mais de relever la grande différence qui en réalité
les sépare. En reprenant son travail Viola a souhaité maitriser son
transfert d’un contexte à un autre, sans véritablement créer
un nouveau travail. Le résultat est tout autre; peut-être la référence
au projet est-elle alors superflue, ou contradictoire.
Parfois un tel transfert n’altère pas l’oeuvre elle-même, parfois il
modifie sensiblement la façon dont elle est perçue, et donc l’incidence
qu’elle a sur notre imaginaire, d’autres fois ce n’est même plus un transfert
mais une autre pièce. Le cas des bandes de Bruce Nauman, qui pour permettre
une diffusion plus “actuelle” en salle, ont été réduites de
60 minutes à 10 minutes, mérite d’être soulevé. Comme
la plupart des vidéos des années 70’, elles étaient présentées
sur de simples socles contre le mur d’une galerie ou d’un musée, mais sans
être considérées comme des installations à proprement
parler. Elles suggéraient une durée partielle, mais ne l’obligeait
pas. La durée d’apréciation n’était pas déterminée,
et l’ennui qu’on leur reproche est à ce titre souvent infondé. C’est
la diffusion en salle actuelle, qui provoque l’ennui, en imposant une durée
fixe.
Un autre cas est celui des films de Vito Acconci dont on ne peut quasiment plus
avoir de copies, si ce n’est transférées en vidéo. Ce qui pose
à nouveau le problème de leur re-présentation actualisée.
Dans ce cas, le rapport à l’image semble dépendre plus de la taille
de l’image et du type de salle, que du support, et tendra à nous faire présenter
les vidéos sur moniteur et les films transférés en vidéo
sur grand écran.
La vidéo n’est pas juste une chose que l’on voit, c’est aussi quelque chose
qui nous renvoie à la réalité qui nous entoure et que l’on
regarde à travers notre propre perception du monde, à un instant et
à un endroit donné. Une pièce existe avant tout dans sa confrontation
à l’autre. Ce n’est qu’au moment où la bande est diffusée quelque
part, que le spectateur, par sa présence physique, la perçoit. Le
théâtre, les arts plastiques et la philosophie ont depuis longtemps
insisté sur ce fait, et c’est pourquoi la dimension de l’écran, de
la salle, son obscurcissement ou sa clarté, le moment ou le travail est montré,
ce qui le suit ou le précède sont autant de facteurs déterminants.
Cette question du temps, de l’espace et de la présence du spectateur, centrale
dans l’oeuvre de Dan Graham, l’a entre autres conduit à penser un espace
spécifique pour visionner des bandes vidéo. Le résultat, qu’il
qualifie lui-même comme l’une des solutions possibles, et dont le titre “Interior
design space for showing video tapes” explicite très clairement son idée,
supplante d’emblée le terme d’installation. Conçu comme un objet dans
l’espace, il renvoie sans cesse par ses miroirs et par ses vitres, les reflets
de l’espace, du spectateur, des moniteurs et des vidéos. Ainsi il renvoie
sans arrêt le spectateur à l’espace-temps dans lequel il se trouve.
Impossible en effet d’échapper au présent dans lequel on regarde les
bandes qui font partie du dispositif. Ces bandes produites indépendamment
de ce travail, et choisies par Graham, ne renvoient toutefois pas à un imaginaire
commun. C’est l’exact opposé de la vision publique en salle, de type cinématographique,
ou l’environnement est occulté au profit de l’image et de son pouvoir (par
un oubli de la réalité).
Somme toute, l’environnement n’est jamais innocent, et celui de Graham est aussi
contraignant, puisqu’il s’efface bien peu devant les vidéos qu’il présente.
Après tout ce n’est qu’une réponse parmi d’autres à la question
plus générale de montrer des images avec leur temporalités
individuelles parmi d’autres produits, oeuvres, objets ou programmes.
De tous ces environnements, de toutes ces situations, il n’est pas question d’en
choisir une plutôt qu’une autre, car ce sont justement ces différences,
et cette somme de cas particuliers qui font une des richesses de la vidéographie.
Tant que les choses ne sont pas fixées, elles sont en mouvement. Le sentiment
que tout est encore à essayer, à questionner est peut-être ce
qui lui donne un avenir.
5e Semaine Internationale de vidéo, Sept.1993